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Leçons apprises en 2023 !

I loved the fragile beauty of this work made of woven gold threads. Each perspective opens up new vistas

Lydia Pape, Palazzo Grassi, 2023 – I loved the fragile beauty of this work made of woven gold threads. Each perspective opens up new vistas

Jobs, jobs, jobs…

Après avoir quitté le Servicede la culture de l’État du Valais, fin octobre 2022, je me suis accordé ce qui m’avait trop manqué ces dernières années, du TEMPS : tout d’abord, retrouver ma famille et mes amis, laissés forcément de côté avec un emploi à 150%, voyager pour m’immerger dans l’actualité artistique, faire le point sur ce qui a fonctionné et ce qui n’a pas fonctionné, sur ce que je veux et ce que je ne veux plus faire. Dans ce contexte, le cours de base de l’U-School for Transformation a été une découverte que je ne peux que vivement recommander. S’est alors ouvert à moi un réseau de connaissances à travers le monde (vive les sessions en ligne !) et des compétences, stimulantes et revigorantes.

 

Ce que je retire de cela :

⇒ Aussi fascinant et prenant qu’un emploi puisse être, il n’est qu’une facette de notre vie quotidienne, qui disparaît lorsque nous changeons d’emploi.

⇒ La famille, les amis et les réseaux professionnels sont des ressources inestimables, capables de vous renvoyer doucement et fermement nos forces et nos vulnérabilités. La fierté nous empêche souvent de demander ces retours. Dommage !

⇒ Lorsque la vie vous offre l’opportunité de prendre du temps, des intérêts oubliés et des convictions refont surface. Comme un pendule dérégulé qui retrouve soudain son centre de gravité.

La durabilité du patrimoine immatériel

Au cours de mon voyage au Guatemala en janvier, en visitant des coopératives artisanales de toutes sortes (tissage, cacao, etc.), j’ai compris la pertinence, voire la nécessité, de tisser des liens entre le patrimoine immatériel ou matériel et l’économie créative afin de maintenir ces pratiques en vie, de les remettre en question à la lumière des besoins actuels. Comment encourager des projets d’innovation sociale, permettant aux communautés concernées de réfléchir à ce qui est « patrimoine » et « authentique », dans un contexte de mondialisation croissante ? Comment articuler ces pratiques ancestrales et ces connaissances avec les défis actuels en termes de durabilité et de transitions écologiques ? Quels critères de qualité devraient être insérés ? De nombreuses ONG travaillent dans ce domaine. Le site web de l’UNESCO regorge également de ressources passionnantes sur ce sujet. J’ai hâte d’explorer si des opportunités pourraient se déployer en Suisse…

Gestion culturelle

Plusieurs mandats m’ont permis d’accompagner des équipes dans le domaine de la gestion culturelle et, surtout, de m’immerger dans de nouveaux thèmes :

  • Concevoir avec une merveilleuse équipe de personnalités passionnées le nouveau MAS en gestion culturelle de la formation continue de l’Université de Lausanne et de Genève et prendre en charge le CAS en politiques culturelles ;
  • Enseigner les politiques culturelles dans ce nouveau CAS et dans le CAS en médiation culturelle de la HETSL ;
  • Soutenir une organisation publique dans la mise en place de financements régionaux pour la culture ;
  • Accompagner plusieurs organisations sur des questions de gestion culturelle (public cible, services, gouvernance, etc.) ;
  • Commencer à accompagner des personnes sur leur parcours professionnel ;
  • Enseigner de nouveaux modèles économiques à la formation continue de la ZHAW et à l’Université de Bâle ;

⇒ Qu’est-ce que je retire de ces derniers enseignements ? Les « perspectives » les plus productives se produisent lorsque l’on prend du recul. Qu’il s’agisse de nouveaux modèles ou d’organisations existantes, remettre en question le biais cognitif de confirmation est décisif ! J’aime choisir des techniques amusantes et constructives du design pour accompagner ce processus afin que la prise de conscience se fasse en douceur !

La santé mentale, un nouveau défi pour les arts et la culture ?

En décembre 2023, j’ai découvert au MAAT à LISBONNE la feuille de route pour la santé mentale. En même temps, j’ai pris conscience que la santé mentale est l’un des grands défis à venir : selon une récente étude de Harvard, publiée fin juillet 2023, une personne sur deux développera des troubles mentaux au moins une fois dans sa vie, et l’OMS est bien sûr activement impliquée dans ce domaine. Dans le domaine artistique, de nombreuses initiatives sont mises en œuvre en Europe, souvent intégrées dans des réflexions sur l’inclusivité. Elles permettent de déployer des mesures physiques, architecturales ou éducatives pour encourager les publics concernés à trouver refuge et guérison au sein des organisations culturelles. Merci à l’ENSA pour sa formation efficace en tant que secouriste en santé mentale, et j’ai hâte de poursuivre en suivant la formation d’instructeur et ainsi contribuer également à sensibiliser les milieux culturels suisses dans ce domaine.

Enfin, mais non des moindres : À partir de février 2024, j’ai extrêmement hâte de relever un nouveau défi professionnel ! Stay tuned !

J’espère que le partage de ces réflexions pourra être utile !

Bonne année à vous tous !

Expérience muséale enthousiasmante à Anvers !

De retour de Belgique, je me réjouis de partager cette expérience vécue au Musée royal des Beaux-Arts d’Anvers (KMSKA) avec vous. Alors que les critiques sur le relativisme culturel s’opposent toujours aux constats que la culture subventionnée reste hélas l’apanage des plus instruits, que la relance post-covid peine à se réaliser, un voyage dans le KMSKA d’Anvers (Belgique) montre qu’exigence et expériences ludiques peuvent aller de pair, et ce au grand bonheur des visiteuses et des visiteurs.

 

Premières impressions …

 

Un espace spécifique, tout en hauteur, pour accueillir l’oeuvre de Boy et Eric Stappaerts _ https://boyerikstappaerts.com/

Je n’avais pas prévu de me rendre dans ce musée mais en passant devant ses portes imposantes (le bâtiment historique date de 1890) je vois une foule qui se précipite… Intriguée… je décide d’entrer aussi. On pénètre dans ce bâtiment historique impressionnant par le sous-sol, réaménagé dans des lignes très sobres et blanches. Toute l’expérience doit beaucoup à cette rénovation radicale du bâtiment historique (réouverture en septembre 2022) par le bureau des architectes Kaan ; leur travail a notamment été guidé par les différents types de luminosités nécessaires pour la mise en valeur de la collection. Tout en préservant les espaces centraux comme le hall d’entrée prestigieux et certaines salles, les architectes ont cependant remodelé une partie du bâtiment. De grands puits de lumière traversent en hauteur le bâtiment, permettant de donner de l’espace, de la luminosité et du volume à certaines salles. D’autres espaces, consacrés aux œuvres petites et fragiles, nécessitant davantage d’intimité, ont été réduits de manière à focaliser l’attention du visiteur.

 

Une attention accordée à un « voyage muséal » fluide et surprenant

A l’entrée, donc, pas de desk d’accueil : un agent nous invite à prendre le billet au distributeur automatique, très convivial et simple à utiliser. Billet en main, je poursuis ma visite : un petit café, au sous-sol, désigné très agréablement avec beaucoup d’intimité et de confort, invite à prendre une petite boisson et snack, alors qu’un magnifique restaurant, au rez, plus grand, propose des repas. Au sous-sol se trouvent aussi les vestiaires, d’agréables espaces où s’asseoir ; s’y trouve aussi le desk organisant les visites guidées On accède au rez-de-chaussée, entrée historique, par un escalier en colimaçon.

Dans le hall historique, un « piano dans les musées » résonne au gré des talents et des humeurs des visiteurs et visiteuses, créant d’emblée une ambiance joyeuse entre les « performeurs » et les visiteurs qui s’installent naturellement sur les marches et autour du piano.

 

Le défi d’un laboratoire d’expérimentations

Que ce soit à travers le site Internet ou l’expérience de la visite, le KMSKA est pensé de manière à intriguer, surprendre et renouveler l’expérience visiteur au gré des différentes atmosphères. Les accrochages, tout d’abord, sont réalisés selon une approche thématique. Sans m’attarder sur les débats suscités depuis une vingtaine d’année sur les méthode de présentation et de classement des œuvres dans les collections permanentes des musées, (Moma, Tate, Pompidou etc.),  force est cependant de constater que ces juxtapositions apportent ici une fraîcheur et déploient de nouveaux imaginaires et associations,  ceci alors que les références en histoire de l’art des visiteurs s’amenuisent, voire se perdent.

Deux Christs : James Ensor et Albrecht Bouts

Par exemple, dans la salle dédiée à la représentation de la souffrance, un Christ de James Ensor côtoie celui d’Albert Bouts, artiste du 15eme siècle, révélant les interprétations semblables et pourtant singulières des deux artistes, leurs techniques respectives…  Ensuite pour susciter l’intérêt des plus jeunes et à satisfaire leur besoin tactile et expérientiel, le KMSKA a sollicité un scénographe, Christophe Coppens, pour insérer dans le musée dix installations inspirées par des œuvres (« Les Dix »). A travers cette dimension sensorielle (cavernes, fauteuil en peluche, installation aux murs, etc.) s’instaure une nouvelle perception du lieu pour les enfants – et tous les publics au final !

 

 

Autre projet offrant une nouvelle expérience : la salle immersive qui permet de découvrir, grâce à des images mouvantes projetées 360 degrés, des détails d’œuvres accrochées à l’entrée : des plumes virevoltes, les bijoux que l’on ne voit pratiquement pas à l’œil nu dévoilent soudain toute leur beauté et la subtilité de leur facture. Plus loin encore, une salle est dédiée à la réalité virtuelle, permettant de découvrir l’Atelier de Rubens.

Un musée ouvert aux artistes

Pas de yoga nudiste dans le KMSKA ; cependant, des projets permettant aux artistes de prendre possession de ce lieu et d’y présenter leur regard : en décembre, c’est le collectif international Peeping Tom, habitués à présenter leurs spectacles dans des espaces surprenants, qui proposait une performance dans les différents espaces du musée en dialogue avec les collections : Sold out ! Autre projet participatif : Radio Bart qui propose de découvrir tous les mercredis une œuvre à travers la perception de Bart, un employé malvoyant du KMSKA qui a conçu ce programme pour « Regarder autrement et voir davantage avec Radio Bart ». A cela s’ajoutent les résidences d’artistes provenant de toutes disciplines artistiques qui proposent des regards alternatifs sur la collection.

 

Crypto, participation et dialogues

Le KMSKA est le premier musée au monde à proposer des investissements en Art Security Tokens. Ainsi, une œuvre d’Ensor est proposée à l’achat. Autre projet invitant à la participation, l’Expo Nationale : chacune et chacun peut proposer une œuvre, que ce soit de la peinture, du graphisme ou une installation en réponse à une œuvre donnée de la collection. Cette année, c’est une œuvre de Rubens qui titillera la créativité du public. Lorsque je consulte le site, près de 2500 œuvres ont déjà été produites et près de 134 000 votes faits ! 100 œuvres seront ensuite sélectionnées en fonction de leur popularité et des critères d’un jury avant d’être exposées sur place et présentées sur le site Internet du musée.

 

Un musée en route vers de nouvelles fonctionnalités

Au sortir de ce musée, dans lequel je suis restée bien plus longtemps que prévu, j’ai le sentiment que mes sens les plus variés ont été aiguillonnés. Le KMSKA illustre bien la thèse de l’horizontalité, qui remplace la verticalité d’antan : si les contenus restent heureusement au centre du projet curatorial et artistique, ils sont intelligemment mis en dialogue et en discussion avec les publics. Expérience joyeuse, enthousiasmante et inspirante !

 

Le Palp Festival (VS), une manifestation intégrée qui apporte de l’oxygène aux modèles d’affaires culturels

Il y a certains événements qui se déploient doucement, ni vus ni connus, mais qui soudain sont là, bien campés dans le paysage culturel d’une région et qui, grâce à une inventivité déconcertante, rayonnent soudain bien au-delà des frontières cantonales… Le palp festival fait partie de ceux-là. Au moment où le palp reçoit le Prix culture et économie de l’Etat du Valais, prenons le temps de décrypter les recettes de cet ovni au sein de la vie culturelle romande et dans quelle mesure son inventivité pourrait devenir exemplaire.

Imaginons le palp évalué par une brochettes de spécialistes en management culturel  et en économie régénérative : il est assez certain que toutes les cases seront au vert : des projets participatifs à la valorisation de l’économie locale, en passant des projets artistiques et culturels décalés, jouant avec les clichés traditionnels sans pourtant trahir les spécificités culturelles, des spectacles intimes ou grands publics, et des recherches sur la réactivation de pratiques agricoles traditionnelles, le palp déploie au cours de l’été toute une brochette de manifestations sur l’ensemble du territoire valaisan ; son public est diversifié et dépasse largement les frontières cantonales, suscitant l’enthousiasme des milieux touristiques et même de Présence suisse, dont l’engagement est un signe qui ne trompe pas. Quelle est la recette du palp ? Il serait réducteur d’essayer de saisir en quelques lignes l’histoire, le développement et l’ADN d’un festival mais l’attribution du Prix culture et économie de l’Etat du Valais mérite que l’on s’y attarde. Entre autres pour que nous puissions en tirer des leçons et y voir l’opportunité de revoir certains des fondements qui règlent aujourd’hui la politique culturelle suisse. A l’heure où la globalisation nous emmène dans un tourbillon de références internationales, balayant souvent au passage ce qui constitue nos traits culturels distinctifs, le palp a compris que du patrimoine revalorisé, sous ses formes les plus diverses et décalées, émane une force symbolique, qui réconforte, nous rend un peu plus fier de notre histoire, mais à une condition :  que ce patrimoine vive et se régénère, que des interstices puissent apparaître pour que l’innovation et une bonne dose de folie  s’y glissent.

« Dans les rêves », publication sur les projets réalisés, palp festival, 2021

Lorsque le patrimoine taquine la création contemporaine

 

Avec une majeure partie de son programme dédié aux musiques actuelles, qu’il s’agisse du rock, de l’électro, pop etc. le palp ne se contente pas de programmer des artistes dans un lieu-dit comme le font la majorité des festivals ; il inscrit chaque œuvre musicale dans un paysage culturel particulier, bâti ou naturel, façonné par l’homme depuis des temps immémoriaux. Ainsi la chanteuse Pomme s’est-elle produite dans ce qu’on appelle la Combe d’enfer à Fully, un amphithéâtre naturel, aménagé en vignoble depuis des siècles, structuré par des murs en pierre sèche, où Marie-Thérèse Chappaz, célébrissime vigneronne valaisanne, cultive son vin bio. Le public, installé dans la combe, déguste une musique qui déploie ses sonorités dans ce paysage aménagé pour produire du vin depuis des siècles. L’espace naturel contribue à magnifier la musique. La réception de l’œuvre en est fondamentalement modifiée : fêtée et poétisée, la musique entre en résonance avec l’histoire, avec nos identités culturelles souvent malmenées par la culture mainstream. Autre exemple parmi d’innombrables autres : Les brunchs sur télésiège à Champex, quant à eux, offrent l’opportunité unique de découvrir une perspective sans cesse changeante sur le lac et les montagnes alentours en dégustant des plats régionaux ; il en va de même pour un concert électro dans les gorges du Triège ou au cœur des Châteaux de Sion, Ainsi, tout le programme du palp regorge de propositions aussi folles qu’inspirées de manière à nous offrir un regard renouvelé sur les patrimoines bâti et naturel du Valais.

 

Jouer avec les clichés pour interroger le patrimoine 

 

Qu’il s’agisse de la raclette comme pratique sociale, inscrite sur la liste du patrimoine immatériel du canton, de la culture de l’apéro et des produits du terroir, du paysage valaisan travaillé par l’homme, du panorama alpin unique, le palp mise sur des frictions surprenantes et vivifiantes entre tradition et modernité. Cependant, s’essayer à de telles rencontres implique aussi un ancrage extrêmement solide au cœur du territoire : en effet, on peut imaginer les réticences suscitées lors des premières rocklettes par les fromagers, la difficulté à pouvoir jouer dans certains lieux… Ainsi le programme du palp est le témoignage, en filigrane, d’un réseau de contacts, d’échanges et de négociations souvent complexes et qui pointent peut-être l’une des recettes du palp : celui-ci ne peut exister sans un soutien inconditionnel d’innombrables partenaires, qu’ils soient publics ou privés, issus de la restauration, du tourisme, de la culture et j’en passe. Et cela ne peut exister sans relations de confiance, et qui dit confiance dit dialogue et compréhension des enjeux mutuels.

 

Régénérer le territoire à travers un centre d’innovation et de recherche

 

Le volet peut-être le moins visible de cette organisation culturelle protéiforme mais certainement la plus visionnaire se trouve dans l’idée de créer un centre d’innovation en région de montagne. On se rappelle l’arrivée du festival à Bruson, village situé dans le Val de Bagnes, et sa proposition accueillie avec succès par la population du village de rouvrir l’épicerie du village. Le palp y installe son bureau, sa billetterie et y vend entre autres des produits locaux,  créant ainsi un joli effet boule de neige qui entraine une nouvelle dynamique sociale au sein du village. D’autres projets s’ajoutent au fil des années. En 2021, le palp se lance dans un projet participatif, invitant les gens de Bruson à exprimer leurs rêves pour le village en collaborant avec des artistes, dessinateurs ou bédéistes. Les projets œuvres sont exposés cet été et le projet le plus intéressant sera mis en œuvre. L’ADN du palp ne se limite pas à créer à programme artistique et culturel : il s’engage à tisser un réseau de partenaires animés par les mêmes rêves et à s’ancrer de manière pérenne dans le territoire, lançant grâce à sa présence de nouvelles opportunités économiques pour d’autres. En d’autres termes, le palp développe progressivement ce que les théoriciens de l’économie alternative nous invitent à faire : déployer une économie solidaire et régénérative, qui s’appuie sur les actifs du territoire (le paysage, les compétences et les entreprises locales), vise à la réactiver et à créer de nouvelles opportunités économiques pour les producteurs locaux et l’ensemble de l’écosystème régional.

 

Une affiche de l’exposition de Matthieu Berthod, palp festival 2021

Un décalage salutaire pour mieux inventer ?  

 

Est-ce grâce à une équipe provenant d’horizons divers ? Est-ce aussi grâce aux origines nordiques de Sébastien Olesen, son directeur, la Scandinavie étant fréquemment à la pointe en termes d’innovation ? La force du palp consiste à modifier notre regard sur les pratiques artistiques, sur les forces d’expression conjuguées de l’art et du territoire et à revaloriser les ressources auxquelles nous n’osions peut-être plus croire pour reconstruire un véritable écosystème culturel, artistique et économique local.

Cependant, malgré son succès, le modèle économique du palp reste encore fragile. En effet, si les concerts et les événements trouvent des soutiens, force est de constater qu’il est encore extrêmement difficile de financer de manière adéquate les projets relevant à la fois de la cohésion sociale, de la régénération économico-sociale et de la culture, comme les projets menés dans le village de Bruson, qui ont un impact réel sur la revitalisation du territoire et de son économie. Il en va de même pour les projets plus exploratoires, comme ceux qui sont menés sur les cultures maraîchères délaissées au cours des dernières décennies, ou d’autres projets de recherche sur le patrimoine et les opportunités de réactualisation. Si l’Etat du Valais soutient autant que possible de palp à travers le Service de l’économie, du tourisme et de l’innovation et le Service de la culture, la question du financement à moyen et long terme des activités innovantes et « inclassables » du palp se pose. Alors que les nouvelles économies durables représentent des opportunités inédites, force est de constater que le sponsoring et le mécénat ouverts à des modèles économiques inédits a encore de beaux jours devant lui.

 

Comment communiquer les politiques culturelles ?

En automne 2019, j’ai eu le plaisir de commencer une collaboration avec le Service de la culture de la ville de Nyon qui souhaitait définir et communiquer sa politique culturelle. Au-delà de la réflexion que nous avons menée sur les contenus, j’ai été heureuse que le mandant accepte une réflexion en parallèle sur la forme qu’allait prendre ce concept. En effet, un bref état des lieux m’a permis de voir qu’hormis la proposition faite par la Ville de Vevey  la majorité des concepts étaient des textes, souvent peu ou pas du tout mis en page. Comment communiquer une politique qui ne résonne pas avec son objet ? Et dès lors, pourquoi ne pas travailler de pair avec des artistes et des graphistes, faisant partie des acteurs et des actrices culturels, pour restituer les réflexions en cours avec des moyens artistiques ? En effet, lorsqu’on se prête à cet exercice, il s’avère que d’autres questions fondamentales de « sens » surgissent… comment dessiner des hiérarchies et des relations ? La verticalité des organigrammes classiques est-elle encore de mise ? Comment traduire la porosité des connexions ? Comment exprimer des influences sans qu’elles soient dominantes ? Quelles couleurs choisir ? Le travail s’est structuré en trois parties : Une introduction en jaune, sur les notions générales de politique culturelle, puis le concept de politique culturel fondé sur une analyse de la situation actuelle, de ses faiblesses et forces, risques opportunités. Enfin un cahier rose, qui témoigne de l’offre culturelle actuelle et restitue visuellement les différentes institutions / organisations culturelles qui composent aujourd’hui la vitalité de la scène artistique nyonnaise. Ce travail a été mené avec le studio Emphase que je remercie ici vivement d’avoir bien voulu jouer le jeu et relever le défi !

En résumé, le travail que j’ai eu la chance de réaliser avec le Service de la culture de Nyon m’a permis de mieux saisir la complexité des champs de force et de « mieux les penser ». Je tiens ici à remercier sincèrement la Ville de Nyon de m’avoir fait confiance et lui souhaite le meilleur pour le développement et la consolidation d’une politique culturelle forte et cohérente.

Un voyage initiatique. Entretien avec Michel Piccoli

En 1996, j’ai eu le privilège de pouvoir réaliser un entretien avec Michel Piccoli, grâce au soutien et à l’enthousiasme de Sarah Turin, que je tiens ici à remercier. Il répétait « La Maladie de la Mort » au Théâtre de Vidy, avec Lucinda Childs sous la houlette de Robert Wilson. Je m’étais interrogée sur l’expérience singulière que devait vivre Michel Piccoli avec Robert Wilson, et j’avais eu le privilège d’assister à quelques répétitions avec de réaliser l’entretien. Piccoli donnait vie à ce spectacle lisse, il y apportait une énergie autre, plus chaotique, humaine, fragile et je souhaitais en savoir davantage…

Article publié dans Théâtre/Public, Gennevilliers, 1996

Mort_initiatique_Piccoli_TP_1997

Histoires de masques

A l’occasion de ces temps étranges que nous vivons, voici un article que j’ai publié dans Le Nouvelliste ce jour sur la relation entre les masques au théâtre et dans la vraie vie. C’est aussi l’occasion d’annoncer le projet sur lequel je travaille actuellement avec bonheur : une exposition dédiée aux masques de Werner Strub à la Fondation Bodmer, en collaboration avec Jacques Berchtold, directeur de la Fondation Bodmer. Le catalogue sera publié chez les Editions Noir sur Blanc. Vernissage le 15 octobre ! Welcome

Article_Masques_23.5.2020

Les défis actuels des politiques culturelles. Quelques réflexions en temps de crise.

Je saisis cette occasion pour partager avec vous en ces temps singuliers quatre idées suscitées par cette situation, d’autres venant de mon voyage sabbatique en Asie et Australie ainsi que de mes lectures et observations. Ce ne sont en l’état que des  impressions encore peu conceptualisées que  je me réjouis de discuter avec vous. Pour illustrer cela, quoi de mieux que cette image de l’installation superbe de Pauline Curnier Jardin, à l’Arsenal, au cours de la Biennale 2017.

Pauline Curnier Jardin, Biennale de Venise 2017

  • Je suis persuadée que l’économie solidaire, sociale, du partage sera une source d’inspiration et de soutien important pour la culture au cours des prochaines décennies. Concrètement, cela implique des ressources hybrides (ressources marchandes, redistribution, contributions volontaires, troc et échanges), la non lucrativité, une gouvernance démocratique, une gestion responsable, des écarts de salaires limités, égalité professionnelle entre hommes et femmes, le développement durable et la coopération plutôt que la compétition. Autres conditions possibles d’une économie solidaire : une interventions sur des territoires délaissés, une participation et une pratique amateur accessible à tous, une attention accordée à la diversité (générations, communautés, genres, territoires), une gouvernance démocratique, où la diversité des points de vue est représentée, emplois partagés, logiques de solidarité, de réciprocité, de mutualisation de matériel, de compétences, initiatives citoyennes et des processus de co-construction. Autant de paramètres qu’il ne tient qu’à nous d’intégrer ou d’implémenter au fur et à mesure.
  • En Australie et à Singapour en particulier, j’ai découvert l’attention extrêmement importante accordée aux communautés culturelles « Community Art » (comme cela se pratique aussi dans d’autres pays anglophones) , donc des pratiques participatives dans différentes formes artistiques pensées et réalisées par différentes communautés, parfois seules, parfois avec des artistes professionnels. En étudiant les rapports d’activités et les bilans des grandes compagnies de  théâtre et en observant leurs programmes, j’ai réalisé qu’il y avait deux « univers » : le ticketing et et les projets communautaire gratuits répartis pratiquement à 50 % des ressources. Le premier impliquait des projets que nous voyons sur nos scènes, des productions subventionnées, avec des artistes confirmés, parfois des « stars », ce qui permet de proposer des tarifs relativement élevés. Le reste est consacré aux projets communautaires avec des artistes professionnels évidemment. Bien que je doute de la pertinence de cette césure entre « ticketing » et gratuité, j’ai été touchée – en y assistant ou participant – à l’énergie et à la beauté de ces activités dédiées aux communautés ainsi qu’à leur véritable rôle de médiation « à double sens » : tous apprennent les uns des autres.
  • La crise du Coronavirus ainsi que le bouleversement apporté par le débat sur le climat vont transformer notre rapport à la diffusion et plus largement aux collaborations internationales. Il s’avère que nous ne pourrons plus ainsi envoyer à tout va des artistes sillonner le monde d’un festival à l’autre, d’une résidence à l’autre. Cela affectera nos festivals ainsi que nos artistes. A nous d’inventer aujourd’hui une politique d’échange et de diffusion fondée sur de nouvelles relations : je vois ici l’opportunité de revenir à un ancrage plus local, mais aussi de développer des projets de collaborations internationales fondés sur une véritable intégration longue durée dans un territoire donné. On peut aisément imaginer les transformations que cela impliquera sur l’offre festivalière et culturelle mais le jeu en vaut la chandelle.
  • Last but not least, le thème qui noue en gerbe ces trois réflexions est la fragilité socio-professionnelle de plus en plus frappante du milieu culturel. Au cours des dernières décennies, avec l’augmentation des subventions publics et le soutien du secteur privé, nous avons massivement développé l’offre culturelle, et contribué ainsi à une fragmentation des contrats de travail. Comme le coronavirus dont l’effet est décalé, nous allons dans les prochains temps mesurer les effets de ces politiques en observant les ressources dont bénéficient les artistes, les actrices et acteurs culturels à la retraite. Il est fort à parier que les politiques culturelles devront alors s’appuyer sur les politiques sociales.

La médiation culturelle dans les arts de la scène

Depuis quelques années, les collectivités publiques suisses témoignent d’un intérêt croissant pour la question des publics. Après avoir développé puis renforcé au cours des dernières décennies les institutions et mis en place des instruments de soutien à la création (soutiens ponctuels, conventions de soutien pluriannuels), elles s’intéressent aujourd’hui aux destinataires des offres culturelles : Qui sont-ils ? Dans quelles catégories socio-professionnelles s’inscrivent-ils ? Quelles sont leurs pratiques culturelles ?

Actes du colloque – La médiation dans les arts de la scène